Premiers terrains : parcours et conseils d’une ethnologue. L’interview de Florence Brunois-Pasina.

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Nous avons rencontré Florence Brunois-Pasina et sommes revenus avec elle sur son parcours et notamment ses débuts sur le terrain, afin d’illustrer les grandes questions et les choix qui se présentent à l’ethnologue dès ses premiers pas.
— Propos recueillis par Suzanne Rigaud —

 

Tout d’abord, merci infiniment d’avoir accepté de répondre à mes questions. Quelques mots sur votre parcours pour commencer. Vous êtes venue du droit à l’anthropologie, comment s’est décidé ce changement de trajectoire ?
Je faisais du droit européen et international car je voulais être correspondante à l’international en Chine. J’ai fait du chinois dès la seconde puis j’ai fait du droit après le bac littéraire en continuant le chinois à coté. J’ai obtenu une bourse pour finir ma maitrise de Droit en Autriche, à l’Institut du Droit International. On avait des cours mais aussi des participations à des séances de négociations et j’ai rapidement constaté que les femmes y jouaient un rôle subalterne, réduit à du secrétariat, ce qui ne me convenait pas vraiment. Pour la première fois, je me confrontais à la discrimination du genre dans la profession et donc je me suis dit qu’une profession qui prônait un tel traitement des femmes ne pouvait correspondre à mon esprit indépendant. Cependant, ce n’est que tardivement que j’ai découvert l’ethnologie comme discipline et surtout profession. Armée d’une maîtrise, j’ai demandé une équivalence que j’obtins. Mais je voulais repartir de zéro pour être bien formée. Je me suis donc inscrite en licence à Nanterre et simultanément en maitrise à Jussieu. J’ai mené cela de front. Dès mon inscription, je savais que je voulais partir en Nouvelle-Guinée. Mais il n’y avait personne à Nanterre ou à Jussieu qui pouvait diriger mon travail. Un concours de circonstance en décida autrement. Patrick Menget, qui dirigeait alors le département d’ethnologie à Nanterre, avait coutume de faire du footing avec Pierre Lemonnier au jardin du Luxembourg et Menget profita de l’occasion pour lui faire part de ma situation. Pierre m’obtint une entrevue avec Maurice Godelier après soumission de mon projet de recherche (j’ai dû m’y reprendre à deux fois). J’ai fait mon mémoire de maitrise sur Belle-Ile-en-Mer (sous la direction de Jean Arlaud, Ethnologue-Cinéaste), autour de l’influence de l’insularité sur l’organisation sociale et d’un film consacré aux chevaux de trait dans la paysannerie belliloise, puis j’ai rejoint l’École des Hautes Études où l’anthropologie régnait alors avec brio.

Quels facteurs sont entrés en jeu pour le choix de la Papouasie Nouvelle-Guinée, et les Kasua en particulier, comme sujet d’étude ?
Les deux questions sont bien différentes. Le choix de la Nouvelle-Guinée faisait suite à ma lecture de Margaret Mead, « Moeurs et sexualité en Océanie », ouvrage qui m’avait absolument ébloui par la diversité des sociétés qu’il présentait dans leurs rapports au pouvoir, au genre, à l’environnement. Comment des Moundugomor (au système de parenté à cordes) au tempérament violent pouvaient côtoyer des Arapesh qui semblaient refuser toute prise de pouvoir tandis que les populations du lac Chambri privilégiaient la création artistique. Ces différences sociales s’expliquaient-elles par la qualité du milieu que ces diverses populations voisines habitaient ? Plus étonnant à mes yeux de novice, fut l’explication que donnait un père arapesh à son fils amoureux de sa propre sœur. Sa manière de détourner son fils de l’inceste m’avait ému par sa simplicité et la générosité humaine de son propos. De souvenir, il lui dit : “tu as ta soeur, tu as ta mère, tu as ton père. Maintenant si tu te marie avec une autre femme, tu auras ta soeur, tu auras ta mère, tu auras ton père mais tu auras aussi cette femme, tu auras son père, tu auras sa mère”.
Donc au début je voulais suivre les traces de Margaret Mead pour interroger les liens de causalité entre l’organisation sociale et l’environnement. Je me suis présentée à divers concours, car je ne savais pas comment financer mon voyage. Je remportai ainsi le prix de l’aventure de la Mairie de Paris, remis par Chirac à qui je refusais l’embrassade ! On ne mélange pas l’idéal au politique !
Puis, à Nanterre, dans le cadre du cours d’ethnomusicologie, je choisis de travailler sur le livre de Steven Feld, « Sounds and sentiments » qui révélait la poésie d’une tribu papoue, les Kaluli, et son lien intime avec les oiseaux au point d’adapter leur chant mélodique et la mélodie de leur langue au rythme de l’environnement forestier, aux bruits des cascades, aux chant des paradisiers etc. Cette description alliant avec poésie l’ethnographie, l’art et la forêt, dédiée de surcroît à Charlie Parker, l’autre Bird virtuose, m’a convaincue du lieu précis où je souhaitais naître ethnologue : la région du Grand Plateau de Nouvelle-Guinée dominé par le volcan Bosavi.
J’ai pris aussitôt contact avec Steven, mais habitant les États-Unis, il me conseilla de rencontrer Edward Schieffelin, le premier ethnologue qui s’était rendu chez les Kaluli dans les années 60 et avait écrit entre autre la superbe monographie dédiée à la cérémonie Gisalo « The sorrow of the lonely ». Il habitait l’Angleterre. Il me reçut très sympathiquement à l’University College of London. Il me laissa présenter mon projet qui avait pour objet les relations forestières des Kaluli et leurs influences sur leur organisation sociale, matérielle et symbolique, pour finalement m’interrompre : “on est déjà trois ethnologues chez les Kaluli. À l’exception des Kasua limitrophes, toutes les autres sociétés ont un ethnologue. Des Kasua, on ne connaît pas grand chose si ce n’est qu’ils vivent comme des nomades en forêt. Il y a bien eu un anthropologue américain au nord, mais sa thèse est inconsistante. Il y a tout à découvrir des Kasua, C’est là, où je te conseille de te rendre. Tu auras ainsi une base de comparaison avec les Kaluli”. La voix d’E. Schieffelin m’évoquait soudain celle du père Arapesh. J’allais suivre son conseil.

Connaissiez-vous déjà votre terrain, et les Kasua, avant de commencer à étudier l’anthropologie ?
Absolument pas, et cela a été déterminant dans la construction de mon projet de thèse avant   de partir sur le terrain. Je savais que je voulais travailler sur la forêt et les relations intimes qu’y  nouaient les humains à l’image des Joraï décrits par Dourne ou des Ashuar décrits par Philippe. Le problème c’est que toute l’anthropologie océanienne, dont Godelier était le maitre à l’époque, travaillait sur les aspects soit matérialistes, soit symboliques des relations à l’environnement et d’aucun ne proposait une approche globale et/ou cosmologique. Je m’inspirais des travaux amazoniens comme ceux de Descola dont je suivais les cours depuis ma maîtrise. C’est pour cela que j’ai ces deux penchants, – descolien et godelierien -.
Au final, j’ai présenté un projet de thèse comparatif qui partait des données Kaluli pour interroger celles des Kasua. Un exercice qui me fut fort utile pour la suite de ma recherche.

Avant d’aborder votre premier voyage de terrain, comment vous étiez-vous préparée ? Aviez-vous contacté des spécialistes de la région, sollicité des conseils ?
La préparation, c’était mon terrain à Belle-Île-en-Mer. Ce fut un terrain très dur. Et pourtant c’était en France, en langue française, mais les Bellilois se sont révélés des gens difficiles d’accès. C’est avec eux que j’ai compris comment une femme ethnologue devait se comporter sur un terrain. J’ai pris de nombreux revers, contrariée par la réalité du terrain. En même temps, et sans contradiction, j’ai gagné énormément de liberté en respectant ces contraintes. De surcroît, je filmais. Il y avait donc deux enjeux : me faire accepter en tant que jeune femme, et faire accepter ma caméra. Finalement ça c’est très bien passé. Belle-Île fut mon rituel initiatique, mon mémoire, un poème insulaire.
Après mon DEA j’ai attendu encore un an pour avoir mon visa de recherche (soit trois ans en tout), et j’ai eu le privilège de poursuivre mon apprentissage auprès d’André-Georges Haudricourt, dont j’ai été la dernière étudiante en ethnologie et auprès de qui j’ai fait de la botanique et de la zoologie, tous les jours.
Pendant cette attente, je suivais également tous les séminaires océanistes à Paris. Dans le début des années 90, le groupe des chercheurs océanistes était très conséquent avec entre autres Godelier bien sûr, De Coppet, Iteanu, Lemonnier, Bensa, Juillerat, Bonnemère, Derlon, Jeudy-Balini, Latouche, etc. On accédait à leur ethnographie, aux débats, aux confrontations des idées et des théories. À cette époque, on se disputait volontiers pour les idées. L’enthousiasme intellectuel, la passion même, était toujours présent et les jeunes étaient sollicités pour participer aux échanges. Un vrai privilège pour l’étudiante que j’étais.
Enfin, je suis partie en montant à bord d’un cargo au départ de ma ville natale, Hambourg. La traversée dura plus de 40 jours, ce qui me laissa une longue période pour la lecture et la désidentification nécessaire avant de gagner l’ailleurs et rencontrer l’Altérité. Je me suis arrêtée en Australie pour rencontrer les ethnologues australiens à Canberra, Brisbane et Cairns. Puis, je gagnai la Papouasie où je n’avais aucun contact.

Votre arrivée s’est passée comment ?
Ce fut laborieux ! D’autant que pendant mon passage en Australie, les ethnologues m’avaient transmis leur paranoïa : “fais attention, il y a des bandits. Ils sont violents, etc.”. Dans la capitale la peur de l’autre papou était telle que les blancs vivaient dans des ghettos fermés par des grillages de 3m de haut et surveillés par des chiens menaçants. On n’osait pas sortir même pour se rendre à la poste ou l’université. De là, j’ai pris un avion pour la capitale de la province du sud, Mendi, où j’ai été hébergée par les comptables d’un supermarché qui s’est avéré être un supermarché missionnaire (la ville relevait soit des missionnaires, soit de l’armée australienne). J’ai dû pourtant y stationner deux mois durant, il n’y avait plus d’avion pour aller dans la jungle. L’aviation missionnaire avait cessé toute activité parce que des bandits de grands chemins sévissaient dans la jungle autour de Bosavi. Je suis restée coincée dans cette ville des Hautes Terres et j’en ai profité pour apprendre le pidgin avec les papous, ce qui m’a valu beaucoup de remontrances de la part des autres blancs : les barrières étaient très rigides.
Je prends finalement l’avionnette pour rejoindre les Kasua. C’était un omnibus qui s’arrêtait à toutes les pistes d’atterrissages ouvertes par les missionnaires. On s’est arrêté ainsi chez les Kaluli où j’eus la chance de rencontrer Steven de passage chez ses frères-oiseaux. On décolla de nouveau pour atterrir quelques minutes plus tard chez les Kasua. Le village était couvert de tôles ondulées. J’étais déçue : “j’arrivais trop tard”. Mon romantisme nourri par tant d’années de lecture en prenait un coup. Le village était moche, je m’inquiétais quand le pilote me dit : “Remontez dans l’avion ! Ce n’est pas ici, vous vous allez beaucoup plus loin”. Un immense soulagement s’empara de moi. Je repartais, le sourire renouant avec l’espoir. Le vol était beaucoup plus long : on contournait l’immense volcan pour se diriger vers le sud laissant apparaître l’infiniment vert jusqu’à se fondre dans l’horizon. Cette vision me laissait sans voix. Comment allais-je sortir de cette immensité en cas de danger ? Je prenais peur quand une immense maison traditionnelle se détacha du vert émeraude, un navire dans l’océan végétal. Et déjà nous atterrissions. Le pilote me débarqua sans courtoisie et repartit sans attendre. Je suis aussitôt entourée de dizaines de personnes, et je ne comprend pas ce qu’ils disent, puis un jeune homme, c’était un Kaluli, me demande “ Que voulez-vous ? Qu’êtes vous venu faire à Musula ?”. Suivant les conseils des australiens, je répondais que j’étais de passage, en voyage. Un long silence s’ensuivit. Plus personne ne bougeait, ni ne parlait. Le silence dura une éternité quand on sortit nos étuis à machette sur lesquels mon compagnon avait peint un calao papou et sur l’autre un casoar. Leur vision provoqua un mouvement immédiat, les Kasua me conduisirent vers l’intérieur du village devant une toute petite maison sur pilotis et me dirent “ c’est chez toi”. Quelques heures plus tard, un Kasua revint et dit: “ j’ai la confirmation, c’est Jésus qui l’a envoyée”.

Quelles ont été vos conditions de vie sur place ?
Difficiles, car le Kina, la monnaie locale était très très chère. J’avais une allocation de recherche, mais c’était très peu par rapport au prix de la vie sur place. La nourriture, tous les objets du quotidien venaient de la capitale, donc il fallait payer chaque kilo de cargo aux missionnaires, et cela coûtait une fortune. Je vivais comme les Kasua qui a cette époque se sédentarisaient autour de la mission. Nous mangions mal, la viande était absente ou en tous les cas invisibles et les jardins trop éloignés du village. Les missionnaires, évangélistes fondamentalistes étaient très autoritaires. Le village prenait les allures d’un camp de forçats régi par un rythme dictarorial tourné vers l’église. Mon enquête fut interdite dès ma première semaine de terrain. Mon intérêt pour la forêt était douteux voire satanique. Je devins très isolée et esseulée. Les missionnaires m’ont fait un procès, et ont voulu m’expulser, en m’accusant d’hérésie. Je les ai eus à la durée. Les Kasua les ont chassés.

Que mettez-vous dans votre sac avant de partir? qu’emportez-vous de France, qu’achetez-vous sur place? de quoi vous passez-vous? Comment vous habillez-vous ?
Maintenant, avec la démocratisation du Vieux Campeur en Décathlon, j’ai un matelas auto-gonflable, un sac de couchage extra-léger, une moustiquaire, deux ou trois pantalons résistants, ultra légers, qui sèchent très rapidement, parce qu’être trempée après avoir traversé une rivière à gué ce n’est pas agréable, et une laine polaire parce que la nuit sous les tropiques il fait un peu frais. Aussi depuis quelques années, j’emmène des panneaux solaires pour charger les appareils photos et GPS. J’ai également un téléphone satellite depuis 2003 (avant je ne communiquais que par radio via la radio missionnaire qui contrôlait les échanges !), maintenant on peut envoyer des sms gratuit pour rassurer la famille. Mais pas de téléphone portable, ni d’ordinateur; j’aime profiter d’être à la lumière du feu et du crayon quand je suis sur le terrain.
J’ai systématiquement avec moi dans une banane à la ceinture le nécessaire de survie : lampe frontale, trousse de secours, de quoi faire du feu, même pour une demi-heure en forêt. J’essaie d’inculquer aux étudiants de ne jamais s’oublier. On ne peut s’oublier que si l’on s’assure une certaine autonomie. Sinon je fais comme les Kasua.
Les Kasua, maintenant, veulent des ordinateurs, bien qu’ils n’aient pas d’électricité. Donc je demande avant de partir s’il n’y a pas des gens qui veulent recycler leurs ordinateurs. J’achète des médicaments pour la malaria, des antibiotiques. Le reste j’achète sur place.

Et pour rester en bonne santé durant de longs terrains dans des conditions parfois difficiles?
C’est compliqué, sous les tropiques. Car la vie des bactéries est foisonnante. Une seule morsure de sangsue vous provoque un ulcère tropical très douloureux et difficile à soigner ! J’ai toujours avec moi une trousse médicale avec des antibiotiques, un anti-diarrhée, des clous de girofles pour les maux de dents, un médicament pour les allergies, c’est très important, l’anti-paludéen, des pansements de sutures, des aspirines et anti-inflammatoires. L’aspi-venin ? Vous oubliez parce que vous n’aurez pas le temps ni le loisir de reconnaître le serpent. Il vaut mieux avoir une bande et se faire un garrot en haut de la jambe ou du bras pour ralentir la diffusion du venin dans l’attente d’un avion. Pour les fêlures ou autres traumatismes, ils font des nouveaux pansements  qui se solidifient à l’air et agissent comme un plâtre si on se casse quelque chose.
Et pourtant, si vous faites une chute ou avez une crise de malaria, la peur peut vous surprendre légitimement : ce n’est pas du tout évident de recevoir de l’aide. Ce n’est pas par égoïsme qu’ils s’abstiennent, c’est par peur de mal agir. Donc, quand on est malade, il ne faut surtout pas compter sur les autres, il faut savoir anticiper. Par exemple, si vous avez de la fièvre, vous n’attendez pas ! Vous commencez par les antibiotiques, et si au bout d’une journée vous avez encore de la fièvre, il faut passer aux médicaments contre la malaria. Mais surtout, il ne faut compter que sur soi, et s’il y a des doutes, il faut partir. Quand on est malade, on a besoin d’être réconforté, donc il faut aller chercher le réconfort là où il est. Et ne pas hésiter.

Dans quelle langue parlez-vous avec vos informateurs ? Comment avez-vous appris la langue ? Avez-vous eu recours à des interprètes ? Sinon, comment gérer la part d’erreur ou de malentendu qui peut se glisser dans les notes lorsque l’on ne maîtrise pas encore très bien la langue de ses interlocuteurs ?
C’est le travail d’une vie d’ethnologue ! J’ai d’abord appris la langue véhiculaire de la Nouvelle-Guinée, le pidgin, ensuite, la langue Kasua. Je n’avais pas de dictionnaire, rien. J’ai tout de suite entrepris de faire un mini dictionnaire. Et comme je travaillais sur la forêt, j’ai obtenu le champ de vocabulaire le plus vaste. Quand je suis arrivée, à peine 10% de la population parlait pidgin. Il faut du temps pour apprendre une langue et écrire beaucoup.
Je parle avec eux en kasua. J’ai un très bon vocabulaire, je comprends bien le Kasua, mais je le parle mal, donc pour compenser, j’utilise la syntaxe très facile du Pidgin, avec le vocabulaire Kasua. Mais je travaille toujours avec une ou plusieurs personnes qui traduisent en pidgin. Toujours confronter les traductions.
Les erreurs sont de plusieurs ordres, déjà d’ordre phonétique. Je me rends compte que depuis plusieurs années je perpétue toujours les mêmes erreurs. À mon prochain terrain, je suis déterminée à y mettre un terme.

On dit parfois qu’un anthropologue qui commence à bien connaître son terrain est moins surpris, et qu’en considérant les choses comme allant de soi, il perd de cet étonnement qui aiguise le regard et les perceptions. Quel est votre avis sur cette question ?
Mon premier terrain fut très difficile et pénible du fait de la missionarisation autoritaire qui était en cours puis de l’exploitation industrielle des ressources (bois et pétrole). Souvent, j’eus envie d’abandonner ou de partir chez une autre tribu. Par chance, je recevais quelques lettres de temps à autre. Celle que je reçus de Descola me fut d’un grand réconfort. Elle m’expliquait les différents états qui animaient l’ethnologue à ses débuts puis au gré d’une plus longue expérience partagée : son enthousiasme puis son désoeuvrement, son arrogance puis sa perplexité face aux phénomènes observés. Bref, il m’expliquait que j’étais sur la bonne voie et qu’il me fallait poursuivre.
J’avais eu le privilège d’être étudiante à un moment où l’anthropologie de l’Océanie était en ébullition à Paris, on connaissait les dernières avancées théoriques sur l’homosexualité, les initiations, les cosmologies, les ethnosciences, les rituels etc. À leur écoute, on nourrissait bien sûr l’ambition d’apporter sa petite pierre à l’édifice anthropologique. J’ai surmonté toutes les difficultés avec les missionnaires, parce que quelques jours après qu’on m’ait interdit de faire mes enquêtes, un Kasua est venu me voir en cachette pour me confier en secret qu’ils avaient un rituel initiatique, qu’ils se mariaient avec le casoar qui était mi-mâle, mi-femelle, et qu’il y a avait de l’homosexualité masculine et féminine. Pour l’anthropologue que je voulais devenir, il y avait de quoi me tenir en haleine et persister malgré l’autoritarisme missionnaire.
Au début, on est animé par un enthousiasme extraordinaire et le goût de la découverte. J’herborisais, je collectais les papillons, les insectes, les mots, j’allais identifier les animaux, je relevais des généalogies, transcrivais le moindre récit, le moindre mythe. La curiosité est débordante de toute part et interpellée par une multitude de stimuli. Vous êtes en éveil constant de peur de rater l’événement crucial à la compréhension de ce quotidien qui vous est étranger. Donc émotionnellement, intellectuellement, les premières années sont très intenses, avec toutefois des périodes creuses d’ennui terrible, comme par exemple à la saison des pluies ou quand les Kasua partaient en forêt sans prévenir et que je restais seule au village avec comme seul compagnon le pasteur ! Ce qui pouvait durer des semaines. L’intensité du terrain est comme celle présidant à la relation amoureuse, les premières années sont très intenses et passionnées, ensuite il faut apprendre à aimer dans le quotidien en aimant ce quotidien, cad, en ne perdant pas de vue la richesse de ses détails. Au bout de trois ans, j’ai su que j’avais suffisamment de données, cela s’est imposé à moi, et je suis rentrée.
Le retour semble plus compliqué à appréhender. Après avoir collecté tant de données, retranscrit tant de connaissances dans son travail de thèse, on redoute l’ennui, la répétition, un goût de déjà vu. Cette appréhension pouvait être vraie si seulement la vie était fixe et fixée à jamais par vos mots. Or, bien sûr rien de tel ! Les Kasua, à mon image, avaient changé et observer ces micro, macro ou nano transformations était tout aussi passionnant.
J’entendais récemment un jeune qui déplorait la banalité des Achuars actuels. Jamais pour ma part, je n’ai pu conclure à un tel jugement. Quand j’y retourne, je ne sais jamais comment vont être les Kasua, parce que certaines années, quand ils ont de l’argent des compagnies, ils ont des groupes électrogènes, des Toyota, (alors qu’il n’y a pas de route), puis deux ans après, plus rien, Ils sont de nouveau en forêt et procèdent à des cérémonies…

La question de l’approche du terrain, du comportement sur place, des vêtements, se pose non seulement en général, mais aussi particulièrement pour les femmes. Une femme étrangère seule est souvent en soi une curiosité dans de nombreuses régions du monde, et la féminité expose parfois à des risques ou situations spécifiques, comment avez-vous vécu ces questions ?
Ce que notre corps et sa manière de se mouvoir révèlent au monde est très important dans la construction de la relation avec nos hôtes. Chaque femme a sa méthode. Pour ma part, et tout en ayant un corps de type androgyne, toujours vêtue de pantalon, j’ai toujours prêté attention à ne pas user du registre de la séduction ou de l’enfantillage pour préserver ma liberté d‘enquête et ne pas avoir que des informateurs enfants ou jeunes adolescents. Cette liberté est précieuse car elle vous permet de partir avec des hommes sans que les femmes se méfient, de parler aussi bien à des hommes qu’à des femmes sur des thèmes masculins et féminins même les plus intimes. L’enjeu de cette liberté est, à défaut de contrôler la situation, d’être maître de la portée de nos gestes et de nos paroles. C’est là selon moi où doit résider l’éthique d’un(e) ethnologue. Au début on fait des erreurs, on est maladroit, mais il faut être à l’écoute des réactions que suscitent nos maladresses et comprendre l’impact que l’on a sur les autres. Il faut être très attentif à notre propre affordance.
J’ai formé des étudiantes qui n’ont pas suivi mes conseils et mes enseignements sur leur terrain en Nouvelle-Guinée et les conséquences furent très graves. Pour gagner sa liberté en Nouvelle-Guinée, il faut inhiber tous les aspects de séduction sexuée. Ce n’est pas frustrant ! Car c’est un gain de liberté extraordinaire. En revanche, toute erreur est sanctionnée et le terrain est souvent fichu. Les écarts font jurisprudence. Aujourd’hui, par exemple, les Kasua ne veulent plus que j’emmène d’étudiant féminin chez eux. Les conséquences d’un faux-pas peuvent dépasser largement le seul travail de l’étudiante.

Vous êtes retournée souvent sur le même terrain, et y avez effectué de longs séjours, il se crée donc des liens forts avec vos informateurs, qui dépassent le champ de la recherche anthropologique. Essayez-vous de garder une distance scientifique ?
Non, je suis entière. Je ne pourrais pas vivre autrement, car je pratique ce métier comme un mode d’existence. Pour reprendre Ingold, je philosophe avec les Kasua pas sur les Kasua.
Quand je suis rentrée du premier terrain, je fréquentais les étudiants de Philippe Descola. Ils revenaient d’Amazonie et me disaient que les indiens les appelaient ‘neveu’ ou ‘frère’’. Moi, je ne bénéficiais pas d’un tel traitement et je m’en inquiétais. Il faudra attendre plus de quinze ans pour que les Kasua me surnomment kebeaflo, ce qui veut dire ‘vieille’ en référence à la vieille mère créatrice, gardienne du gibier. Selon eux, j’avais atteint un âge certain… La nouvelle génération d’adultes que je connais depuis qu’ils sont bébés m’appelle aujourd’hui “mère”, et leurs enfants m’appellent “grand-mère”. Du coup, je réponds “mes enfants” et de fait, il y a des enfants qui sont comme mes enfants.
Cette nomination Kebeaflo fait également référence au rôle de défenseuse de la forêt que je joue depuis plus de 20 ans. Ces nominations n’apportent aucune confusion. Elles permettent juste d’inscrire notre relation dans le temps, de l’enraciner dans la forêt.

Offrez-vous des cadeaux à vos hôtes sur place, en arrivant, en partant ? vous est-il arrivé de payer vos interlocuteurs pour leur participation?
Je n’ai jamais payé les Kasua. Depuis mes débuts, j’ai fait en sorte que mes recherches leur bénéficient immédiatement. Pour leur défense juridique contre les exploitants industriels, j’ai établi sur la base de mes données des rapports qui faisaient valoir leur savoir écologique et le régime des valeurs qu’ils accordaient aux non-humains forestiers. J’ai pu également faire annuler pour vice de fonds une concession qu’avait octroyée le premier ministre en place. Ce qui m’avait valu des menaces de mort de la milice armée. Très tôt ma recherche devint une recherche engagée. Enfin en 2006, une loi papoue permettait aux tribus d’auto-proclamer des terres en « réserve sauvage », statut qui interdisait l’exploitation forestière. Avertie, j’ai consacré six mois de terrain à faire des relevés GPS de leurs frontières et des lieux sacrés pour publier au plus vite le cadre juridique de la réserve au Journal officiel. Ces démarches qui ont impliqué tous les clans kasua eurent un effet réparateur. Divisée par la missionarisation, la réserve rétablissait un territoire commun et partagé. A partir de ce moment précis, où cette entité collective a ré-émergé, je me suis permis de donner sans crainte des retombées. Donc maintenant quand je vais sur le terrain, je donne au collectif. J’achète des machettes, des moustiquaires, et à la fin de mon terrain je donne tout, je n’ai plus rien en partant.

Comment aborder le dilemme de ‘prendre’ autant (de temps, d’attention) à des interlocuteurs qui parfois ont très peu de ressources matérielles ? Quelle doit être à votre opinion la posture de l’anthropologue dans ce contexte ? Qu’offrir en retour ?
Au début je m’impliquais considérablement. Animée par la culpabilité, je donnais sans compter et parfois au risque de ma santé. Mais les Kasua m’ont fait comprendre que ma générosité était très égoïste car ils ne pouvaient pas me redonner et donc instaurer un échange équitable. La donne du terrain change aussi. Mes terrains sont plus courts. Dès mon arrivée, je les informe de la somme d’argent dont je dispose et ils décident de son usage. Pour être de nouveau dans la restitution, je vais finir le dictionnaire des êtres de la forêt kasua pour faire valoir leur savoir et sa richesse. Il sera une référence pour les naturalistes en herbes ou en rangers car je compte utiliser en sus de la terminologie kasua et latine, l’anglais, le français et l’allemand. Pourquoi pas le chinois.

C’est intéressant car vous expliquez que vos contacts sur place sont gênés qu’il n’y ait pas d’échange possible, alors qu’en fait l’anthropologue prend beaucoup, il prend des connaissances, il prend du temps, comment arriver à gérer cette culpabilité-là ?
C’est très délicat, toujours très sensible. J’arrive à supporter la dette immense que j’ai à leur égard, — pour avoir obtenu un statut en leur nom, de quoi acheter une maison…—, en faisant beaucoup pour eux, même si ce n’est jamais assez bien entendu. Je souffre de ne pas faire suffisamment. De ne pas avoir suffisamment de réseaux pour faire évoluer les choses sans pour autant les trahir et trahir mon idéal. J’essaie d’être dans l’équité sur le terrain, de donner autant que l’on me donne. Mais je ne pense pas que l’on puisse annuler cette dette. C’est l’énigme du don, d’une renaissance infra-tribale.

Mais donner la parole à ces personnes, à leur connaissance, leur forêt, leurs relations avec les animaux, les entités etc. c’est aussi leur rendre service quelque part…
Je l’espère car c’est ce que je m’applique à faire tous les jours dans ma vie citoyenne et académique. Je me débats pour transmettre leurs manières d’être aux étudiants, je débats avec les juristes pour changer leur conception du droit dualiste, avec les psychanalystes pour changer leur conception de l’attachement et de l’ontogénèse du self trop anthropocentrique. Je débats avec les ethnologues aussi car rien n’est acquis même après « Par delà Nature et Culture », même en pleine crise climatique. Installés confortablement dans le système, on laisse celui-ci invisibiliser les réalités du terrain qui nous sont chères et qui font chair avec le monde. C’est cruel.

Vous êtes très engagée dans la vie civile, avez fondé l’association Art-Borescence et êtes présidente de l’association Co-Arter ; par ailleurs vos recherches témoignent d’un intérêt pour le monde végétal et animal, en quoi vos engagements personnels influencent vos thèmes de recherche et vice-versa ?
C’est comme l’affect sur le terrain, à partir du moment où on décide d’être entier, cela se répercute dans tous les aspects de votre vie. Mon engagement politique est entier et consiste à faire valoir un monde plus vaste où humains et non-humains cohabitent et animent le réel de leur altérité reconnue. Je croyais que cela se ferait plus facilement à travers l’art et sa pratique. Co-Arter est un lieu alternatif des arts parisiens qui a une relation à l’espace très nomade et prône une mutualisation fondée sur l’équité et la non sélection très semblable à celle des Kasua. L’idée est d’occuper les friches abandonnées par la ville et par le capitalisme, pour y créer de l’art et du lien entre humains et non humains. Pendant la Cop 21, j’ai eu la chance d’avoir à disposition un grand espace dans lequel j’ai pu développer une programmation liant les arts et les sciences autours de la question humain/non-humain. Nous avons végétalisé une toiture de 500 m2, sollicité des mécénats, invités des grandes figures à un banquet populaire (Descola, Latour, Bœuf, Clément, etc)…
Être engagé, c’est être là, présent au monde, c’est agir le monde et se faire agir par le monde, c’est maintenir en vie mon lien aux Kasua et à leur forêt.

Certains professeurs nous mettent en garde contre l’action politique en mettant en avant le fait que nous sommes avant tout des scientifiques…
Il y a ceux en anthropologie qui veulent relever d’une société de savants pour lesquels les autres sont des objets de la pensée et ceux qui sont de fait plus engagés (au sens ingoldien) et développent une approche beaucoup plus relationnelle. L’idéal est de concilier les deux approches mais pour cela, il faut être excellent car l’exigence est double : il ne faut pas perdre la face, ni discréditer les collectifs que nous représentons : celui de nos hôtes et celui des ethnologues.
Après, chacun mène son existence professionnelle selon ses besoins et ses ambitions. Mais force est de constater l’absence de l’anthropologie dans les débats contemporains. Ce silence est étourdissant, à croire que le système nous a également invisibilisé.
Descola partageait peut-être ce constat quand la semaine dernière il recevait la décoration de chevalier de la légion d’honneur et rappelait que Lévi-Strauss donnait des conférences à la CGT ou encore que Mauss plébiscitait l’esprit révolutionnaire de l’ethnologue… Ces mots me réconciliaient avec l’idée que je me fais de l’ethnologie.

Philippe Descola, dans le prologue des lances du crépuscule, a écrit : « si une telle vocation existe [être anthropologue], elle naît plutôt d’un sentiment insidieux d’inadéquation au monde, trop puissant pour être heureusement surmonté, mais trop faible pour mener aux grandes révoltes », et aussi « l’Amazonie …. est le terrain d’élection des misanthropes raisonnables qui aiment dans l’isolement des indiens l’écho de leur propre solitude, ardents à les défendre, lorsqu’ils sont menacés dans leur survie, leur culture ou leur indépendance… parce qu’ils supportent mal de voir imposer à d’autres la grande loi commune à laquelle ils ont eux-mêmes toujours tenté de se dérober ». Pourriez-vous commenter ces phrases en relation avec vos propres motivations et expériences ?
Je partage ses sentiments ! Ce hiatus entre soi et le monde est le moteur qui nous amène à aller ailleurs. On m’a posé la question la semaine passée, “qu’est-ce vous êtes allé chercher si loin?” J’ai répondu que “Je suis allée chercher une autre manière d’être humain”, parce que celle que j’éprouvais ici ne me satisfaisait pas. Le traitement qui est réservé aux plantes, aux animaux, aux autres êtres humains … ne correspondait pas à mon for intérieur ! Et je ne pouvais me résoudre à sa vérité et son pouvoir idéologique. La poésie, l’art ne suffisaient pas à me vivre humain autrement. L’exercice était encore trop intellectuel. J’avais besoin d’éprouver une autre possibilité d’être avec.

Quels conseils prodigueriez-vous à un étudiant qui s’apprête à partir sur un terrain qui lui est encore inconnu ?
De voir des expositions, de lire de la poésie, de marcher pieds nus en forêt, de monter sur une table, de vivre avec un poisson, de se lier d’amitié avec un arbre… D’enrichir son regard d’autres perspectives sur le monde.

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